alternative bretonne

pour un mouvement unitaire de l'emsav, pour une democratie bretonne et européenne


    "L'accent reste un marqueur social"

    Admin
    Admin
    Admin

    Messages : 105
    Date d'inscription : 02/06/2009
    Age : 42
    Localisation : lannuon

    "L'accent reste un marqueur social" Empty "L'accent reste un marqueur social"

    Message  Admin le Lun 30 Nov - 11:23

    Françoise Weck a écrit "Putain d'accent! Comment les Méridionaux vivent leur langue" (1). Elle décrypte cette norme imposée par les élites.

    Pourquoi les médias nationaux accordent-ils une place si étriquée aux accents régionaux?

    Parce qu'il existe en France une culture dominante, qui considère les intonations régionales comme une déviation par rapport à la norme. Une norme qui, en réalité, correspond à la manière dont s'exprime une certaine classe sociale à laquelle appartiennent les responsables des médias nationaux.

    D'où vient un tel rejet?

    Par l'effet d'un sophisme. "L'accent est majoritairement utilisé par le peuple; or, le peuple n'est pas cultivé; donc, on ne peut pas tenir des propos intelligents avec un accent!" C'est stupide, mais l'élite en est profondément convaincue. Le philosophe Jacques Derrida écrivait ainsi, dans Le Monolinguisme de l'autre: "L'accent, et avant tout le fort accent méridional, me paraît incompatible avec la dignité d'une parole publique"!

    L'accent "neutre" qui s'est imposé est-il celui de Paris?

    Il est celui des élites parisiennes, ce qui est très différent. Les tournures utilisées dans les banlieues ou celles du "titi parigot" ne sont absolument pas valorisées, et ce toujours pour la même raison: elles sont l'apanage du peuple, donc jugées vulgaires et méprisables. L'accent reste un marqueur social.



    Comment les Français dotés d'un accent régional vivent-ils cette situation?

    Les ouvriers, les paysans, les petits commerçants s'en moquent et continuent -heureusement- de conserver leur manière de parler. Quelques rares individus, dans le monde artistique et intellectuel, le revendiquent fièrement et presque agressivement -en réaction à la violence que ressent quiconque est moqué pour ce qu'il est. Mais la plupart ont intériorisé la norme et cherchent à perdre les intonations acquises pendant l'enfance.

    Pourquoi?

    Ils considèrent que c'est une nécessité pour réussir socialement. Hélas, ils n'ont pas forcément tort! Dans bien des milieux, le parler "neutre" -en réalité, celui des élites parisiennes- est considérée comme un gage de compétence, de culture, de crédibilité. Lorsque j'ai passé mon agrégation de lettres modernes, on m'a fait comprendre qu'il me fallait perdre mon accent marseillais. Certains de mes amis ont même suivi des cours de diction pour augmenter leurs chances! Et vous trouverez des exemples similaires pour l'agrégation de droit ou l'entrée à HEC.

    Cela paraît fou!

    Oui, d'autant que cela provoque aussi des dégâts psychologiques et identitaires: ce phénomène conduit certains à ressentir une véritable honte d'eux-mêmes. Car, consciemment ou non, en rejetant leur accent, c'est leur propre famille qu'ils rejettent -le sociologue Pierre Bourdieu a écrit de très belles pages sur ce thème à propos de son Béarn natal. Quelques-uns, avec le zèle des nouveaux convertis, vont même jusqu'à se moquer de ceux qui ont conservé l'intonation de leur région, pour mieux montrer qu'eux ont "réussi" à changer de milieu.

    S'agit-il d'un phénomène nouveau?

    Pas du tout. Déjà, du temps des Romains, les élites gauloises ont été les premières à se convertir au latin, pour mieux se faire apprécier du nouveau pouvoir et s'élever dans la hiérarchie sociale. Cette attitude s'est vérifiée sous la monarchie comme sous la République. De tout temps, les notables provinciaux ont compris que, pour réussir, il leur fallait singer les manières des dominants et, d'abord, leur langage. Longtemps, il s'est agi d'une population restreinte, qui achetait les manuels de "provençalisme corrigé" et autres "dictionnaires des expressions vicieuses". Aujourd'hui, le mouvement a gagné l'ensemble des classes moyennes. Bien des parents "corrigent" l'accent de leurs enfants, dans l'espoir de favoriser leur réussite sociale.

    Les accents vont-ils disparaître?

    C'est possible. Ce qui est terrible, c'est que leur avenir se trouve entre les mains de ces fameuses élites qui les méprisent. Soit celles-ci continuent de les considérer comme synonymes d'inculture et de vulgarité, et ils sont fortement menacés. Soit ils seront enfin valorisés. L'exemple de Jean-Michel Aphatie est en ce sens fondamental, comme l'a été l'arrivée de Harry Roselmack au 20 Heures de TF1. Une arrivée que la France a acceptée parce que, durant plusieurs décennies, elle a accompli un travail sur elle-même en s'interrogeant sur ses réflexes racistes. Elle n'en a pas encore fait de même avec les accents.

    S'agit-il d'une spécificité française?

    Non. Mais notre hypercentralisation rend ce phénomène très prégnant dans l'Hexagone. Qu'on le veuille ou non, l'accent vient rappeler que notre pays n'est pas une création spontanée, qu'il s'est forgé par l'agrégat de régions diverses, parfois contre la volonté des populations concernées. Il heurte profondément notre culture jacobine.

    (1) L'Harmattan, 116 p., 11,50 euros.

      La date/heure actuelle est Dim 19 Mai - 19:10